Ce soir,rapidement,un conte jardinier engendré par la calebasse(si je puis me permettre )de Clo
Labyrinthe
C’était une affaire qui tournait. Et Dieu sait si le domaine en avait besoin, dévoreur de subsides et d’énergies comme il l’était. Le toit à lui seul coûtait une fortune à chaque réparation. Grand-père Eléazar avait bien tenté la visite guidée –très très rémunérée—et le bed and breakfast –très très luxueux quant à l’addition—mais Oncle Théotokos avait failli avaler son dentier en trouvant un touriste égaré dans ses appartements privés, et Tante Alice avait lancé ses molosses d’Estonie sur une troupe de mémés américaines peroxydées en visite dans sa roseraie. Il semblait bien que la maisonnée ne fût pas encore tout à fait prête pour ce type de socialisation. On peut affirmer avec une quasi certitude que l’idée originelle naquit dans le cerveau tortueux de Tante Eudoxie. C’est à cause de son esprit inventif et de sa vitalité que les autres membres de la famille ont fini par pardonner à Tante Eudoxie la fraîcheur de ses quartiers de noblesse (du François 1er tardif, donc un peu douteux), eux qui descendent en ligne directe de Guillaume Isidore de Palpendieu, compagnon de lit de Charles le Vindicatif, c’est tout dire. Quand cette chère Eudoxie entendit parler d’une baronne qui se faisait un max de blé avec un labyrinthe de maïs, elle eut une sorte d’illumination bien peu orthodoxe, qui la conduisit à améliorer le concept de base : bien sûr il était bon que le roturier fortuné payât pour tourner en rond bêtement tout l’après-midi (et ceci pour un investissement minime, puisqu’un labyrinthe d’ifs taillés existait déjà au fin fond du parc, agrémenté en son centre d’une vaste grotte artificielle époque Louis XIV), mais il était meilleur encore que chaque visite rapportât beaucoup plus, et rendît en même temps service à un généreux commanditaire. Une structure à priori inutile cumulait ainsi deux usages, selon les bons principes de Permaculture chers à Urbain le Renégat, seul membre de la famille à avoir jamais travaillé de ses mains. Car la sagace Eudoxie, avec une passion d’ethnologue, avait regardé et écouté attentivement les quelques touristes qu’avait reçus le domaine, et de toutes ses observations avait déduit que :
La plupart des conversations des visiteurs avait pour sujet, non le magnifique paysage qui les environnait mais leurs relations, parfois difficiles, avec leurs proches et leurs amis.
Ces relations étaient d’autant plus tendues qu’elles incluaient des affaires d’argent.
Les plus riches se montraient en ce cas les plus impatients et les plus enclins aux solutions drastiques.
Tante Eudoxie avait donc convoqué une sorte de conseil de famille informel et sa proposition avait été accueillie d’autant plus favorablement qu’il était temps qu’un peu d’argent frais rentrât, le pigeonnier menaçait de s’effondrer sur les écuries, et la banque venait de proposer un prêt pour payer le prêt, ce qui est toujours mauvais signe. Le premier client, un partenaire de golf d’Oncle Siegfried fut, comme on peut l’imaginer, très bien soigné, et se montra si enchanté du résultat qu’il fit immédiatement, dans le cercle de ses amis les plus sûrs, un éloge discret mais dithyrambique des prestations reçues. L’affaire prit ainsi très vite son essor, et tout le monde soupira de soulagement, bien que la première commande eût d’ores et déjà remboursé les deux tiers des investissements : le creusement d’une cave et d’un souterrain, un petit voyage dans la famille grand-maternelle d’Oncle Théotokos, peu de choses, en somme, eu égard aux profits espérés. Bientôt le domaine retrouva un lustre de bon aloi, et chaque membre de la famille put se livrer à ses diverses occupations et passions sans plus aucun souci de mesquineries budgétaires. Oncle Théotokos, par exemple, s’était lancé avec sa fougue coutumière dans l’archéologie Minoenne, Tante Alice, atteinte d’orchidophilie galopante, faisait construire une nouvelle serre, Oncle Siegfried s’adonnait à la pêche au gros dans les mers chaudes en compagnie d’éphèbes bronzés, tandis que Tante Eudoxie gérait le domaine à la satisfaction de tous, et à la sienne propre. Car c’était, disais-je, une affaire qui tournait… jusqu’à cet après-midi d’Avril qui vit débouler une sorte de détective, un enquêteur des assurances, selon ses propres dires. La fautive en était la dernière victime en date, la dernière personne, donc, a avoir visité le labyrinthe. Cette dame avait contracté des dettes de jeu assez importantes, et ses créanciers s’inquiétaient de son sort. « C’était un signe des temps et une preuve supplémentaire de la décadence de notre société, s’indigna Tante Alice, qu’une femme de cet âge eût la faiblesse et l’inconséquence de mettre ainsi dans l’embarras ses héritiers. Voilà qui donnait tout son sens à l’expression « chers disparus ». Jusque là les victimes du labyrinthe avaient été d’ennuyeuses personnes, certes, et très riches, forcément, mais en tous cas honnêtes, laissant aux commanditaires des fortunes irréprochables. Pour un peu Tante Alice eût lancé ses mâtins aux trousses de la pauvre femme, mais de trousses celle-ci n’avait plus, et pour cause.
Or donc cet horrible détective se mit à tournicoter aux alentours du domaine, et bientôt à l’intérieur, sans que personne n’osât le jeter franchement dehors. Il était temps d’agir. Oncle Théotokos fournit à l’enquêteur le même plan falsifié dont on munissait d’ordinaire les victimes au début de leur visite du labyrinthe, l’invitant à l’explorer de fond en comble, et surtout la grotte artificielle au centre, interdite en principe au public pour cause de travaux de réfection, mais dont l’aspect pittoresque avait pu, selon lui, exciter la curiosité de la dame et la pousser à prendre des risques. Car le sol de cette fabrique, insista Oncle Théotokos, donnait sur de profondes caves et s’était déjà effondré en plusieurs endroits. C’est pourquoi il ne saurait trop recommander la prudence, conclut-il, en accompagnant de quelques mètres le fouineur entre les parois vert sombre des ifs. Ensuite il fit demi-tour et rentra classer ses tessons de poteries, fort satisfait du tour que prenaient les choses. L’autre resta là un moment à le regarder partir, puis prit résolument la direction qu’il estimait être celle du centre, sans se rendre compte que la rosée avait déjà bien détrempé ses chaussures, et qu’il avait dépassé au moins trois bifurcations non mentionnées sur le plan. Il réfléchissait à cet endroit, et aux gens qui l’habitaient. Il était amusé par la morgue de ces hobereaux campagnards, leur indifférence à tout ce qui n’était pas de leur monde. Il les sentait capables de laisser une personne en détresse sans assistance si le thé était servi, ou si un de leurs hobbies requérait leur attention. La gérante du domaine, une vieille dame au regard d’aigle, lui avait bien assuré avoir vu sa cliente quitter le parc en taxi, mais n’était-ce pas simplement pour avoir la paix ? Elle semblait se soucier comme d’une guigne qu’une femme eût disparu. En fait, les gens payaient à l’entrée du domaine pour une visite du labyrinthe , on les y conduisait et leur fournissait un plan photocopié, et advienne que pourra. Il sourit d’une telle désinvolture. Les maffieux qui l’employaient se montraient parfois plus humains. A ce tournant de ses pensées, un long frisson le secoua. Il éternua, et s’arrêta de marcher pour examiner ses chaussures trempées. L’herbe était si haute que même ses genoux étaient mouillés et glacés. Il regarda au-dessus de lui les murailles de feuillage sombre dégoulinant d’humidité et éternua à nouveau. « Je vais attraper la mort » se dit-il avec une grande lucidité. »Dépêchons-nous ». Il pensait s’être bien rapproché du centre. Son instinct le trompait rarement. Même l’atmosphère avait changé. En fait, il se rendit compte, intrigué, que l’odeur des ifs avait fait place à des remugles d’étable ou d’animalerie, bien plus puissants et prégnants. « Si c’est leur grotte qui sent comme cela, se dit-il, ils ont du souci à se faire. Ce n’est pas demain qu’elle sera ouverte au public ». Il sentit un souffle tiède sur sa nuque, et se retourna, pensant que le soleil avait enfin dépassé la hauteur des ifs, mais ce n’était pas le cas et même, l’ombre ambiante et la fatigue enfantèrent une étrange illusion : il lui sembla que sortaient du feuillage le mufle et les cornes d’airain d’un énorme taureau. « Hallucination » marmotta-t-il. Et ce fut le dernier mot qu’il prononça, tandis que de grandes mains le soulevaient de terre comme un petit chat.
Au même instant, Tante Eudoxie faisait un bridge avec Oncle Théotokos et deux de leurs amis. « Ce qui est bien, avec le Minotaure, lança-t-elle tout à trac, c’est qu’il broie même les os, il n’y a rien à nettoyer derrière lui
-- Oh ma chère, minauda sa partenaire, votre humour est si délicieusement étrange… Mais, heureusement pour nous, le Minotaure est mort voici des siècles, et tous ces horribles monstres païens »
Oncle Théotokos regarda le blason de son aïeule, sur lequel figurait la double hache et sourit : « Le Minotaure ne meurt jamais », rectifia-t-il.
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